L’exploration. L’expédition. Je crois que je ne me serai jamais sentie plus proche de ces deux mots. Pourquoi? Je ne saurais dire, parce que dans les faits, nous en avons fait de découvertes ensemble, Antoine et moi, parfois dans des conditions plus ou moins faciles, pour le dire gentiment. Mais cette fois-ci, nous partons confortablement dans un navire qui nous servira de bons repas, où l’on discutera politique un verre de scotch à la main, et où chaque sortie sera savamment préparée par l’équipe de divers scientifiques et aventuriers aguerris. C’est l’ambiance que je m’imagine, en tout cas, et elle me laisse l’impression que je pourrais croiser un homme en costume trois pièces, qui fumera sa pipe en me racontant ses parties de chasse en Écosse avec la famille royale britannique. C’est donc avec beaucoup de réserve que je vais utiliser les termes “exploration” et “expédition”…! Notre vie n’est pas du tout en jeu, à la limite notre coeur pourrait se trouvé retourné par les flots… Mais pour profiter de cette aventure pleinement, doit-on nécessairement l’aborder comme les premiers humains qui ont engagé leur marche vers la Béringie, ou comme ceux qui ont tenté d’atteindre divers sommets, où comme la première personne à avoir posé le pied en Antarctique? Pas nécessairement, puisque chaque personne demeure un précurseur au regard de sa propre vie, seules ces relativités importent lorsque l’on s’abandonne à cette réalité de voyageur.
C’est donc ainsi que je pars vers ce nouveau continent, la première fois que je le verrai, et potentiellement également la dernière. Je suis persuadée que ce que l’on verra et vivra nous sera tout simplement renversant! Et je le vis comme une trop grosse aventure, à mes petits yeux illuminés d’étoiles, pour ne pas en faire un journal quotidien. Ne serait-ce que pour moi, pour mes souvenirs, pour déguster chaque moment.
2026-01-15 – Jour 1
Nous laissons nos bagages à l’entrepôt vers 9h30 pour leur transfert vers le navire, puis notre rendez-vous pour l’embarquement est prévu vers 15h45. Ce qui me semble si lointain… à quoi utiliserons-nous ce temps, si ce n’est qu’à la préparation, l’anticipation et l’excitation, hein, je vous demande? Alors, nous tentons de nous poser dans un café d’Ushuaïa, et déjà je me sens comme à l’aéroport : je suis confite dans cette attente, frénétique, quasi sautillante, si délicieuse. Cette expectative aura par ailleurs débuté hier soir, au coucher. De très longues minutes auront été nécessaires afin d’alourdir mes paupières. Et que dire de mon alarme, qui n’aurait certainement pas été nécessaire! Éveillée, je revisitais mes bagages, m’assurant que rien n’y manquait, j’exécutais en boucle un survol de notre itinéraire.
Mais bon, on finit par atteindre l’heure du grand départ, après beaucoup trop de cafés, et finalement une bière. Nous sommes sur un relativement petit bateau, avec une capacité maximale de 172 passagers à bord. Alors on commence à discuter, rencontrer, et faire un peu d’analyse de groupe. Je me sens comme dans un jeu de “Qui est-ce”. Je remarque le monsieur avec une barbe lui flattant le torse, la moustache digne, bijouté de son immense appareil photo protégé par un étui camouflage : cette homme est sérieux, il n’est pas là pour les frivolités. S’il oriente son objectif à un endroit, je dois impérativement y tourner mon regard, car cela vaudra la peine! Je remarque aussi la jeune femme branchée, habillée comme si elle allait au spa, équilibrant confort des vêtements mous de marque et brushing impeccable, cellulaire à la main en tout temps. J’aperçois le couple qui a agencé ses vêtements et selon ma petite expérience, chaque bonne croisière a à son bord un tel couple. Puis il y a le duo de frères, qui parlent fort, rient et entraînent tous les gens qui les entourent dans une succession de partages, de discussions, de soirées festives. Sans oublier la voyageuse solo, toujours un peu à l’écart mais présente, un demi-sourire serein au visage qui semble simplement signifier “je suis bien, et heureuse d’être ici”, comme forme de reconnaissance face à toutes ces beautés qui ne nous sont jamais garanties. Finalement, la composition de ce qui sera notre groupe, nos repères, pour les prochains dix jours, est très hétérogène, et je me plais à en faire partie.
Nous quittons le port d’Ushuaïa vers 18h pour progresser dans le canal de Beagle. On y voit déjà des baleines et des dauphins nous accompagnant dans la trajectoire, leur sortie de l’eau se découpant du reflet de l’eau baignée dans le soleil de soirée australe. C’est majestueux. L’eau, la lumière, les montagnes, tout est parfait.

2026-01-16 – Jour 2
Nous passons notre première journée en mer. En fait, nous sommes entrés dans le passage de Drake au courant de la nuit. Malgré que nous avons été particulièrement chanceux et que la mer était “calme”, en comparaison de aon habitude… ça réveille. La matinée aura donc été un peu plus relaxe. Je me suis couchée exténuée, même si mes seules activités auront été de marcher un peu à l’extérieur, de manger et d’écouter des présentations sur les pingouins ou les baleines. Par ailleurs, ces présentations furent un aspect réellement stimulant, où la majorité des passagers se rencontrent pour écouter des experts notamment en biologie, ornithologie, géologie, histoire et même photographie, pour en savoir plus ce que l’on a vu au cours de la journée ou sur ce que l’on peut espérer voir le lendemain.
2026-01-17 – Jour 3
Nous apercevons notre première terre : Deception Island. Notre capitaine nous conduit donc au centre d’un cratère de volcan (encore actif) dans lequel on peut naviguer. Avec son fin couvert de neige fraîche, l’ambiance et la vue furent magiques.


2026-01-18 – Jour 4
Nous nous réveillons en posant le regard sur les montagnes blanches de l’Antarctique, et les pingouins qui se promènent un peu partout. Nous aurons la chance de les approcher, en posant pied sur terre, cette fois-ci. Ce simple geste fut… bizarrement touchant. Peut-être parce que j’ai eu le sentiment de toucher à un continent pour la première fois, mais aussi un morceau de Terre qui m’aura longtemps été inaccessible, ou même que je n’aurai simplement pas considéré jusqu’à récemment. Et chaque petit instant, sur mes pieds ou assise dans le zodiac, je souris à chaque petite découverte, comme un phoque-léopard, des bébés pingouins cachés aux pieds de leurs parents, des baleines Humpback et Minke qui ondulent tout autour. Et au travers de toute cette nature cristaline, fraiche et abondante, nous apercevons un voilier battant pavillon français. Il était ancré prêt d’une petite île, où ses occupants échangeaient au soleil. J’ai eu un sincère élan d’admiration pour ces réels aventuriers, pour qui l’expédition est certes un défi logistique, psychologique et physique, pour lequel j’ai un immense respect.

2026-01-19 – Jour 5
Aujourd’hui, notre première sortie nous emmène à l’amphithéâtre de glace. Et nous sommes en effet entourés de montagnes, de glaciers, et des bandes de brumes se fraient un chemin au travers de ceux-ci. Les couleurs se confondent… elles paraissent peu nombreuses, mais les tons sont si diversifiés. Des gris profonds aux bleux clairs, du blanc éclantant au gris enveloppant. Au fil de la journée, l’horizon se remplit d’un bleu gris, brumeux et vaporeux, sur lequel se découpent délicatement des icebergs bleux et des radeaux de pingouins. J’en ai profité, entre deux sorties, pour aller marcher. Seule sur le dernier pont du navire, sous une légère neige, je ne pouvais que me concentrer sur cette beauté, que je ne pouvais m’empêcher de trouver parfaite.
Lors de notre sortie de l’après-midi, où nous discutions de la reproduction des pingouins Gentoo avec l’ornithologue de l’équipage, on entend en primeur, sur sa radio que ce soir ce sera… le Polar plunge!! Au moment où le crépitement de la radio a laissé aller ces mots redoutés, le regard de son propriétaire croise les nôtres, et au-delà de son sourire, on dirait qu’il tente d’évaluer le niveau de notre détresse. Celui d’Antoine était nul, c’est plutôt son niveau d’excitation qu’il fallait estimer… Pour ma part, l’idée de me lancer dans les eaux antarctiques, au milieu des miettes d’iceberg, et ce VOLONTAIREMENT, me laissait… bien froide. Vous voyez, je n’ai même jamais compris ce que plusieurs petits égarés thermiques trouvent à l’idée de se baigner au frette. Que ce soit ceux qui se lancent dans un lac en avril, ou ceux, bien plus nombreux, qui s’amusent à alterner bains chauds et bains froids au spa… juste cela, ça ne me dit pas. Bienfaits pour la santé, qu’ils disent… Je n’avais même pas ne serait-ce que l’ombre du début de la pointe d’une petite goutte de compréhension face à ce phénomène. Par contre… par contre. Entre maintenant en jeu mon orgeuil. Lui ne me laisse pas esquiver l’activité. Parce que beaucoup trop de gens y participent, d’une part, et que son émotion associée, la peur du regret, a scellé ma décision, d’autre part. C’est donc avec incertitude que je me prépare, ou plutôt avec la certitude de faire quelque chose d’indubitablement inutile, et de certainement douloureux. Pressentiment d’une excellente décision, donc. Ciel. Dans la file, j’essaie tant bien que mal de sourire, et de me nourrir des encouragements de l’équipe d’expédition, et de l’enthousiasme général qui envahit l’atmosphère : les gens sont tous craintifs mais festifs. Je me concentre sur ma respiration afin de la ralentir, et tenter ainsi d’inhiber le grelottement, voire tremblement, qui a pris le contrôle de mon corps tout entier. Je réussis, afin de me permettre de descendre les quelques marches m’amenant à mon tremplin vers l’eau polaire. J’y reste quelques secondes seulement, le temps de reconnaitre la chance que j’ai d’être en Antarctique, de sentir son vent pur, fort et froid venir brosser ma peau. Je ne porte aucune attention au photographe à ma gauche, dont la tâche est de conserver les preuves émotives de chaque personne. Je n’ai pas l’espace mental pour essayer de faire une pose rigolotte comme quelques uns, de toute façon. J’utilise aussi ces quelques secondes pour me rappeler la peur panique que j’ai lue sur le visage de plusieurs de ceux m’ayant précédée : ils s’étaient lancés avec désinvolture, pensant s’en sortir avec un seul petit “ouf, ça picotte”… Oooohhh non, plusieurs sont ressortis de l’eau, combattant le choc thermique ayant littéralement fait cesser leur réflexe de respiration, cherchant frénétiquement l’échelle, un bras, une corde, pour se sortir de leur misère auto-infligée dès que possible. Et à beaucoup trop de reprises, j’ai ri en voyant les gens courir vers l’intérieur, oubliant qu’on les avait attachés à la taille par mesure de sécurité. Ces quelques secondes sur mon petit tremplin, donc, que j’utilise à me rappeler de sauter calmement, d’y rester pour combattre, ou plutôt accepter le froid, avant de me tourner lentement vers ma remontée. Finalement, mes genoux se plient, mes mollets se contractent et me propulsent, je flotte quelques nanosecondes dans les airs, puis j’amorce ma descente. Je sens mes cheveux qui semblent s’opposer à la gravité alors que mes orteils touchent l’eau. Mon corps s’immerge, je sens maintenant l’eau glaciale imprègner mes cheveux et les faire danser pendant que je continue de m’enfouir dans cette mer bleue noire, presque abyssale. Puis mes bras s’activent en une brasse tranquille, qui ramènera mes poumons vers la surface. La tête seule hors de l’eau, je ne vois que cette étendue d’eau sombre mais calme, les montagnes enveloppantes et la neige immaculée qui m’entourent. Je n’entends pas les gens qui crient, je suis dos au navire et aux zodiacs, j’ai donc le sentiment de posséder à moi seule l’Antarctique toute entière, et de lui appartenir tout autant. Quelques secondes seulement de pure sérénité. Je me tourne donc vers mon tremplin, où je rejoins l’échelle. Je me rappelle que je dois attendre qu’on me détache, ce que je fais docilement. Mais je suis comme en transe, je ne pose même pas le regard sur Antoine qui me suis dans la file, et me parle assûrement, et j’oublie complètement de le regarder sauter à son tour. Oups. Et oui, le froid est perçant. Mais maintenant, je comprends. Je comprends pourquoi les gens apprécient les bains froids. C’est pour cet instant, plusieurs secondes après l’immersion, où le corps réagit face à ce choc, à cette agression : il produit une douce chaleur, tout simplement, permettant de se sentir vivifié et léger. Et bien… ils avaient raison…! Une belle découverte, que j’ai maintenant envie d’appliquer à la maison, dans notre rivière chérie.
La soirée est alors venue couronner la journée. Nous étions dans l’espace d’observation, une sorte de lounge avec une vue de disons, 275 degrés, sur la mer et tout ce qui l’entoure et qu’elle contient. Nous profitions de ce petit espace temps avec quelques employés qui décantaient eux aussi leur journée, pendant que l’écrasante majorité des passagers soupaient. Soudain, plusieurs orques sont venus nager dans notre champs de vision. Tous se lèvent, par excitation authentique, vite, vite, les jumelles, les appareils photo, il faut passer le mot! Ce qui aura été dûment fait à l’ensemble du navire. Et que dire de la fin de soirée qui fut presque épique, où plein de passagers et de membres du personnel sont venus fêter, faire connaissance, se raconter leur vie comme si on se connaissait depuis des lunes. Toute cette surstimulation accumulée durant la journée… satisfaction et bonheur obligent une forme une décantation.
2026-01-20 – Jour 6
On dirait que la nature s’est collée à l’ambiance générale qui planait sur le navire : on ralentit, on intègre encore la fébrélité de la veille et on se pose. La météo annule ainsi la première sortie de la journée, qui nous permettra de faire la grasse matinée. Puis nous profitons de la deuxième pour voguer tout doucement entre les icebergs, où l’eau est couverte tout comme nous d’une petite couche de flocons mouillés, me rappelant les rues de ma belle province. Je m’ennuie d’elle mais je souris, je suis tellement bien ici. Seules quelques baleines viennent troubler ce calme, curieuse de voir qui vient les visiter. Elles s’amusent donc à passer sous un zodiac.
2026-01-21 – Jour 7
C’est le retour du soleil et il s’agit également du dernier jour ou l’on posera pied sur le continent. Et puisque l’Antarctique demeure une destination aussi spécifique que complexe à visiter, j’en viens réellement à me demander si ce sera la dernière fois de ma vie… c’est donc avec ce sentiment que je passe la journée, sentiment lourd tant par la nostalgie appréhendée que par la reconnaissance.
2026-01-22 et 23 – Jours 8 et 9
Nous entamons notre retour vers le continent que nous allons continuer à explorer en voiture. La veille, on nous aura prévu des vagues d’au moins 6 mètres, avec un potentiel de 8 ou 10 : elles n’ont pas déçu! On dit que la mer berce doucement vers le sommeil… mais un peu moins quand il faut ramasser toutes sortes de choses qui tombent, presque notre propre corps en bas du lit parce qu’un creux de vague aura été plus vertigineux. Et certaines personnes sont effectivement tombées en bas du lit…! À un moment, le restaurant pourtant très bien préparé et sécurisé, a vu l’ensemble de ses objets mobiles se ramasser sans cérémonie sur la plancher. Personne ne fut blessé, et donc une grande hilarité a conquis la salle, où les yeux lumineux des convives s’abbreuvaient à cette preuve d’aventure! Je ne pouvais que porter mes yeux sur ceux des serveurs. Les leurs illuminaient plutôt d’irritation face au bordel à nettoyer. Et les lèvres étaient pincées fort, sûrement pour éviter à tout juron de s’échapper.
Je me suis par ailleurs assurée, par précaution, de ne pas entrer dans l’auditorium. Je suis restée à la porte, un œil sur la présentatrice, un autre sur la mer. De mon observatoire, j’ai ainsi pu poser un regard, également, sur quelques personnes qui ressortaient en cours de présentation, un main devant la bouche et le regret au coeur…
Malgré l’absence de visites terrestres ou de croisières en zodiac, Antoine et moi avons été gâtés en divertissement par l’équipage lors de notre deuxième journée en mer. Nous avons visité le pont de commande! Ils ont par ailleurs souligné qu’ils ne font pas de visites ouvertes générales, parce que c’est un endroit qui bouge beaucoup, et où la large vision occasionne parfois chez ses visiteurs des nausées. You bet! Nous devions nous tenir solidement pour ne pas carrément renverser. Mais ils seront tombés sur les bons clients, Antoine avait question par dessus question!
P.S. Désolée, pas de photos des immenses vagues, nous étions trop occupés à nous gérer.

Conclusion de notre épopée
Car oui, je la prends comme une véritable épopée, et c’est que qui restera gravé dans ma mémoire. Le voyage d’une vie, sans aucune commune mesure avec les grands explorateurs des derniers siècles, mais dont l’audace nous aura inspiré. Nous avons passé du temps de qualité, toujours gentiment pris en charge par l’équipe. Un appel intercom nous réveillait pour nous aviser que le déjeuner est prêt, ou nous appellait à descendre pour sortir en zodiac, ou nous invitait à une lecture ou à un 5a7. Nous partagions avec passagers et membres de l’équipe notre quotidien et nos repas, ainsi que nos expériences de vies respectives, ou nos impressions sur la journée, dans une proximité qui donne une saveur toute particulière au voyage. Des gens revenaient vers nous en disant « heille hier, tu me racontais votre voyage, ma blonde a une question! » Je me rappellerai plusieurs anecdotes, vécues sur le navire ou racontées. Comme celle d’un des guides qui a traversé le grand nord canadien en ski… ou celle d’une autre guide qui a passé plusieurs mois dans le centre de l’Antarctique pour ses recherches scientifiques en biologie. Et ce rapprochement entre les réalités tellement divergentes de chacun se faisait avec un focus constant sur la faune, ses défis et ses réussites, et bien sûr les paysages, époustouflants. Une expérience réellement stimulante qui motive à plein d’autres projets. J’ai déjà hâte de regarder nos photos dans un an, pour me rappeler à quel point nous avons de la chance.








































































































































































































































