El Chaltén – 2 février au 4 février
Nous nous étions donné une bonne petite claque dans le parc Torres del Paine, qui aura laissé quelques tensions sur certains ligaments et tendons. Nous avons donc été tout doucement sur la continuation de nos activités sportives à El Chaltén. Malgre tout, nous nous sommes assurés de poser les yeux sur le majestueux Fitz-Roy, pic dominant la région. Et puis, l’ambiance au village où fourmillent les randonneurs qui magasinent leurs collations ou qui prennent une bière au soleil en faisant sécher leur équipement, donne envie d’y flâner et d’y rester quelques jours. Et j’y reviendrai très probablement.
Sur la route – 4 au 6 février
En quittant El Chaltén, nous avons pris la mythique Ruta 40. Ici, elle a l’aura de la Route 66 aux Etats-Unis. Beaucoup de motocyclistes et de voyageurs en Van la complètent, par aventure ou par défi, ou simplement afin d’y admirer les magnifiques paysages qui se succèdent. La route traverse le pays du Nord au Sud, en longeant la cordillière des Andes. Elle se tortille donc entre monts et pampas, et offre son bitume tant aux éléments météorologiques qu’à la faune, guanacos et émus principalement. Et je dis bitume, mais celui-ci ne couvre pas la totalité de la route. Certains tronçons semblent prêts à être terminés, mais sont loin de l’être, par exemple dû à des enjeux juridiques avec des propriétaires terriens. Malgré tout, nous avions fait nos devoirs, avions validé il y a longtemps que notre petit véhicule à 2 roues motrices avait les performances suffisantes à la traversée, et nous étions prêts. Nous en avons vu d’autres, quand même, notamment en Asie centrale avec notre fidèle golf 1998. N’empêche, un des adages lié à la Patagonie, c’est que la température peut changer rapidement, et beaucoup! Ainsi, nous avons entamé notre parcours d’un tronçon célèbre qui venait de recevoir une dose de pluie. Le fameux bout porte même un surnom. Lequel? « Los 73 malditos ». En français, nous les aurions donc surnommés les 73 maudits, ou damnés. Joli, non? On dirait presque le nom d’une plaquette de poésie. Poésie sûrement mélancolique et sombre, mais pleine de beauté quand même. Mais la ruta 40 ne porte ce nom que pour mettre en relief le bordel dans lequel on PEUT s’y trouver. Et trouvés, nous nous y sommes. En fait le sable qui se trouve à quelques endroits est si fin que, mélangé à de l’eau, se transforme presque en flaque de béton. Si vous y entrez, vous êtes mieux d’en sortir avant que le tout sèche et immobilise vos jantes dans le sol. Et c’est glissant, en plus….! Comme une belle étendue de glace noire québécoise! Une fois bien engagés au coeur des 73 kilomètres, nous avons appris que… la police empêchait les véhicules n’ayant pas un 4 roues motrices à s’engager… Oupsie… personne ne nous l’a dit, de notre côté..! Mais là, on y est, alors faut s’en sortir. On aura réussi, malgré une sortie de route et quelques frousses! Surtout que l’on avait prévu des aides à la traction et une pelle pour ce type de situation, mais ils avaient été volés à Buenos Aires des semaines auparavant. Mais, défi relevé!

Bariloche – 6 au 12 février (incluant une randonnée en autonomie du 8 au 11)
Ce magnifique petit coin de pays, qui nous aura par ailleurs été chaudement recommandé par quelques personnes, est surnommé le petit village suisse du pays. Suisse pour plusieurs raisons diverses, je crois. D’une part, la région regorge de magnifiques lacs, allant du bleu profond et clair au turquoise laiteux. Aussi, ses montagnes offrent des activités hivernales choyées par les Argentins durant l’hiver. De plus, notons que la région aura accueilli plusieurs immigrants Européens au cours du dernier siècle. Il est donc réellement facile de trouver un resto de fondue suisse ou une chocolaterie fine.

Après ces quelques instants où nous avons profité de la ville et de ses commodités, nous souhaitions faire un trek de quelques jours, en autonomie. Trois, pour être plus précis, étaient à l’horaire. Un total de 43 kilomètres sur trois jours, ce qui est techniquement amplement dans nos capacités. C’est d’ailleurs presque la moitié de ce que nous avons fait à Torres del Paine au Chili, donc sur papier, ça devait aller. Et en plus, les cotes que nous avions trouvées pour les randonnées les plaçaient comme étant “moyennement difficiles” donc, ça va, quoi…! Et nous le faisions en trimballant notre tente, matelas et sacs de couchage, sans oublier vêtements et nourriture. Il y avait des refuges et endroits de camping sur le chemin, donc notre “autonomie” comportait son petit filet de sécurité, et nous permettait même d’avoir accès à de l’eau plutôt que de se remplir aux ruisseaux. La première journée à bien répondu aux attentes : un beau 16 kilomètres, de beaux panoramas, une belle soirée de camping, et une activation du corps qui fait du bien.
La deuxième journée… alors elle, elle a moins livré. Ou plutôt, elle a solidement livré, malgré son petit 13 kilomètres. Tout d’abord, à l’instant où nous quittons avec nos sacs sur le dos, la pluie décide elle aussi de faire le trajet. Bah, pas trop problématique, que je me disais. On est bien équipés, et puis ça fera partie de l’expérience. Et plus on avance, plus la pluie s’intensifie, et persiste. Et plus le terrain est escarpé, le chemin difficile à suivre. On se retrouve même dans un endroit surnommé “el mar de piedra”, la mer de pierre : nous devrons marcher, escalader, des rochers empilés comme si la montagne avait déboulé…
À un moment, je réalise que mon imperméable a abandonné. M’a carrément laissée tomber. Il est maintenant perméable. C’est donc après seulement quelques heures de randonnée que nous sommes mouillés, tous les deux, de la tête aux pieds, tellement la pluie est présente. Et les degrés commencent à s’égrainer… nous commençons à avoir tellement froid, que de seulement s’arrêter pour manger ne semble pas être une option. Nous n’avons même pas faim, de toute façon. Et quelques kilomètres plus loin… la pluie se transforme. De la grêle, puis de la neige. Nous sommes donc dans les sommets de montagnes, mouillés, transis, sous la neige, et plusieurs kilomètres sont encore devant nous avant de rejoindre le prochain refuge. Et là, il devient certain que nous allons nous y arrêter plutôt que d’utiliser notre tente. Nous lui donnerons ses lettres de noblesse de “refuge”, parce que c’est réellement ce rôle qu’il prendra pour nous. Et la randonnée demeure difficile, glissante, froide, et ma jambe blessée au cours des dernières randonnées me tiraille et me fait faire de faux mouvements. Antoine et moi entrons donc en mode survie. Pas parce que nos vie sont actuellement en danger, non. Car nous savons que nous avons une tente en cas d’urgence, que nous avons des vêtements secs, bien emballés dans des sacs imperméables (pour vrai, eux), et que nous avons suffisamment de nourriture et d’eau pour durer. Nous sommes donc bien préparés malgré tout.
Au détour d’une montée, on aperçoit, finalement, le refuge droit devant nous, sur une crête. Comme un mirage, une cabane fièrement dressée devant le vide, dont la couleur rouge contraste de manière presque incandescente contre le blanc du brouillard et de la neige et le vert de la forêt au sein de laquelle il semble avoir été déposé. Nous sommes soulagés, même si nous sommes conscients que nous devons nous-mêmes traverser quelques crêtes, donc monter et descendre, afin d’y parvenir. Nous en avons pour une bonne heure trente, selon nos estimations. Qu’à cela ne tienne, ne pas s’y rendre semble une éventualité encore moins attirante.
Durant tout ce chemin, qui aura au total duré 7h30, nous n’aurons échangé que peu de mots, chacun concentré sur le défi. Chacun de notre côté, nous aurons évalué la situation : quels sont nos plans A, B, C. Quels sont les risques? Nous sommes-nous trompé de chemin? Le refuge sera-t-il fermé? Y aura-t-il de la place? Et j’en ai aussi profité pour faire du magasinage dans ma tête. J’ai visité plusieurs boutiques virtuelles, fantasmant sur un excellent manteau de gore-tex, sur des gants imperméables, sur de belles nouvelles bottes performantes. Aaaahhh que la réalité se frotte rapidement au matérialisme, la matérialité dans ses extrêmes…! Antoine ayant fait l’armée, il avait déjà été placé dans des situations devant l’amener à développer ses compétences de survie en nature. Pour ma part, c’était la première fois que je me retrouvais dans une situation où une mauvaise préparation, ou simplement une inaction, pouvait me mettre en danger. S’assoir dans le sentier en pleurant comme un enfant qui manque de sommeil ne pouvait donc pas être une solution, même si la tentation y était! Et malgré la difficulté, les craintes et la douleur, je ne cessais de me répéter que je vivais une expérience qui allait m’être utile, qui allait aussi m’apprendre. Bizarrement, j’étais quand même contente de le faire.
Finalement, nous arrivons au refuge, sans réservation. Ça sent bon, les gens discutent tranquillement, il fait une température confortable à l’intérieur. Le calme au sein des murs est si contrastant du vent qui hurlait peu de temps avant dans nos capuchons. On nous confirme rapidement qu’il y a assez de place et on réchauffe nos mains endolories par le froid en y déposant une tasse de soupe. Doucement, nous nous éloignons de l’hypothermie que nous commencions à frôler. Nous avons donc pu manger un copieux repas que l’on s’est préparé, nous avons dormi au chaud, et nous étions alors prêts pour repartir le lendemain pour notre dernière journée, un 14 kilomètres. Nous avons également appris, lors de notre passage au refuge, que le parc national dans lequel nous marchions a fermé tous ses sentiers durant notre présence, dû à la météo trop dangeureuse. Tu parles…!
Nous sommes donc redescendus vers notre auto (et son chauffage), toujours dans la pluie, la bouette et l’humidité à 100%. Mais là au moins, la neige ne nous aura pas surpris, nous la savions présente. Et le souper, de retour à Bariloche, fut digne des plus grands banquets!
Sur la route (encore) – 12 au 15 février
Comme nous longions la frontière Ouest de l’Argentine depuis un moment, et donc aussi la chaîne de montagnes des Andes, nous devions retraverser le pays vers l’Est, afin de nous diriger vers nos prochains objectifs. Cette traversée, surtout en camping, fut donc une période où méditer sur les mois passés, et la fin imminente de notre aventure. Parce que oui, nos objectifs se résument surtout à trouver preneur pour notre véhicule, et jeter un (rapide) coup d’oeil à l’Uruguay et au Paraguay. Il ne nous reste donc qu’un petit deux semaines, tout au plus, en Amerique du Sud. On dit souvent que la période de “décrochage” de la fin d’un voyage est proportionnelle à la durée totale du voyage. Par exemple, un voyage d’une semaine ne permet pas vraiment de se tanner, sauf peut-être la dernière heure où on ne sait plus trop où se mettre en attendant le bus, le train, l’avion. Lors d’un voyage de trois mois, les quelques derniers jours laisseront place à une petite nostalgie de la maison, des amis et de la famille, de quelques habitudes perdues. Et après une année, les dernières semaines peuvent y être teintées. C’est donc dans cette zone que je me trouve actuellement : j’ai hâte de voir mon monde, de faire mon lavage tranquille en buvant un café dans ma cuisine, d’aller faire mon épicerie. Toutes ces petites activités normalement boudées, mais maintenant souhaitées. C’est tout de même une anticipation délicieuse, même si elle peut de pas en avoir l’air. L’équilibre est donc important à conserver, actuellement, puisque je sais qu’il nous reste de belles aventures dans les prochains jours. Je dois donc bien doser cette projection dans l’avenir, la délectation dans le moment présent, et le chérissement de nos souvenirs passés : j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs années condensées en 7-8 mois, c’est une sensation qui emplit l’esprit d’allégresse, et d’une certaine béatitude. Antoine, pour sa part, me confiait être déjà rendu à penser à l’Asie ou l’Océanie, nos possibles prochaines destinations du printemps! Et quelques jours plus tard, il était plutôt nostalgique… Comme quoi, chacun procède différemment.
Nous sommes arrivés à Montevideo, en Uruguay, le 15 février, que nous venons de quitter pour aller vers le nord.









































































































































































































