Le début de la fin

Notre sortie de l’Inde marque le début de la fin pour cette aventure. Après l’Europe, l’Asie-Centrale, le Népal-Inde, nous voilà dirigés sur le chemin du retour. Nos billets sont achetés et tout est organisé pour opérer une transition en douce vers la vie que nous avons laissés au Canada. Premièrement, une semaine au Bangladesh histoire de se faire violence une dernière fois, deux semaines au Myanmar pour rejoindre les sentiers battus du petit backpacking à la carte puis finalement deux semaines au Japon pour se gâter avec du beau, du bon, du moderne, du propre, de la qualité bref, du japonais.

Il y a maintenant plus de 9 mois que nous avons quitté le Canada et même si une partie de moi poursuivrait le voyage, la part plus saine de ma personne me fait savoir de plus en plus clairement que le temps est venu de rentrer. Lors de précédents périples, j’avais dans les dernières semaines ressenti l’effet sauf que cette fois-ci, il s’est manifesté plus tôt et plus fort. Le cerveau, rassasié de nouvelles expériences, de rencontres et de défis, anticipe le moment où il pourra se retrouver en terrain connu et de retomber dans sa routine. L’on a hâte de partager toutes ces aventures avec nos proches, mais aussi de mesurer sa personne au quotidien retrouvé. Il faut se le dire, 9 mois d’aventures, c’est une tranche de vie pendant laquelle on a évolué en marge de notre habituel; un grand détour dans un cheminement existentiel la plupart du temps rectiligne et prédictible.

L’Inde – fin

L’Inde aura été un pays de superlatifs et d’extrêmes et a su conjurer en nous toute une gamme de sensation auparavant jamais ou rarement vécues en voyage. Même en trois mois et demi, nous n’en avons pas effleuré la surface et il nous aurait fallu facilement le double du temps pour la visiter à notre goût. Cependant, nous étions mûrs pour la quitter, exténués par l’expérience. Visiter l’Inde, du moins à notre manière, a été une affaire des plus exigeantes, d’une part à cause du rythme effréné du voyage, d’une autre en raison du chaos, mais surtout raison du harcèlement constant et qu’en Inde, rien n’est jamais simple, rien ne fonctionne comme il se devrait, il faut toujours rester sur ses gardes et se tenir prêt à livrer bataille. À longue, c’est drainant. Pourtant, c’est là que nous y avons passés nos moments les plus tranquilles et y avons rencontré les gens les plus sympathiques et généreux; tel que mentionné plus tôt, l’Inde est un pays de contraires.

Le Taj Mahal, Agra, Inde

Le pays est à l’image d’un buffet où tous nos sens sont gavés de toute sorte de stimuli. Le point de saturation atteint, on ne peut en absorber plus; c’est l’écoeurement. Aussi vrai que la faim réapparaîtra même après le plus copieux des repas, le goût de remettre les pieds en Inde reviendra à coup sûr. D’ailleurs, nous avons dû mettre une croix sur une foule d’endroits et d’expériences en raison du temps et de la saison, notamment l’extrême-nord (le Ladakh), les territoires du nord-est, le Darjeeling et le Sikkkim et tous les kilomètres de moto qu’il faudra parcourir pour visiter ces endroits.

Audrey en moto dans le désert, Sam, Rajasthan, Inde

C’est donc avec un certain soulagement que nous quittons ce fascinant pays, mais aussi avec une part de regrets. Personnellement, en près de quatre mois, je comptais pouvoir en faire suffisamment le tour pour que si dans ma vie l’occasion de retourner en Inde ne présentait plus, j’aurais l’impression de l’avoir correctement vécue. C’était beaucoup trop ambitieux et naïf de ma part, car l’Inde plus que tout autre endroit au monde est multiple et se découvre et se redécouvre à l’infini.

Kumbhalgarh, Rajasthan, Inde

Pour terminer, voilà un petit bilan personnel en quelques points :

Audrey dansant avec nos hôtes, Ahmedabad, Inde

Kolkata, Bengal Occidental, Inde

Kolkata dans l’Inde

Vue de Kolkata, Inde

J’en faisais état lors du précédent article et je le réitère, les nuits passés dans les transports commencent sérieusement à nous peser. En temps normal, un deux heures de sommeil dans l’avion ne nous auraient pas empêchés d’aller porter nos sacs à l’hotel et de débuter la visite, mais l’accumulation de fatigue ne nous a donné guère d’autre choix que d’aller nous poser dans un coin du terminal et de fermer l’oeil sur nos sacs pendant un bon deux heures avant de prendre les transports en commun pour rejoindre le centre de Kolkata. Arrivés dans notre logis, c’est trois heures de sieste que nous avons rajoutés au total. Le voyage, ça use.

Rue et taxis de Kolkata, Inde
Les taxis avaient un look d’une autre époque

Ne disposant plus que de la soirée, nous nous sommes rendus dans un resto bengali (Kolkata est la capitale du Bengale Occidental) pour en essayer la cuisine puis avons traînés nos carcasses vers un bar non loin afin de poursuivre la réflexion sur la suite de notre aventure. In vino veritas comme l’on dit (bon c’était de la Kingfisher, la bière la plus courante en Inde); en sortant, Audrey et moi disposions d’un solide plan pour la suite des choses : quelques jours à Kolkata, une semaine au Bangladesh, deux au Myanmar et deux au Japon. Le Myanmar – pas notre premier choix au début – s’est avéré être un excellent entre deux; partir de l’Inde plus tôt allait nous permettre de rallonger le Japon.

Marché de soir, Kolkata, Inde
Les pousses-pousses étaient encore très présents dans le centre de Kolkata

Encore en carence de sommeil, nous avons fait la grasse matinée avant de ressortir le lendemain pour visiter la ville. Calcutta conjure dans nos pensées d’occidentaux pauvreté, Mère Térésa et chaos urbain. Je m’attendais personnellement à Chennai en pire. Ô combien j’étais dans l’erreur. La ville est verdoyante, relativement tranquille par endroits (les tuks tuks sont bannis du centre-ville), il y a des trottoirs praticables et avec ses vieux taxis et autobus ainsi que son architecture coloniale, a sérieusement un look d’une autre époque. Et le mieux dans tout ça, personne ne nous a emmerdé de notre séjour. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, Kolkata se mérite le top du palmarès des mégapoles indiennes.

Rue de Kolkata, Inde

Pour la journée donc, nous avons visité le mémorial de la reine Victoria, érigé pour commémorer cette grande souveraine de l’époque coloniale, puis avons par la suite déambulé jusqu’à la rive du fleuve, passant maint parcs et curieux bâtiments, croisant même la foule qui commençait à s’amasser autour du stade en vue d’un match de cricket contre Bangalore. J’aurais bien aimé y assister, mais un bain de partisans indiens enflammés par la partie ne plaisait guère à ma compagne, déjà que même à jeun et calmes, les Indiens ont l’attouchement facile… En soirée, nous sommes allés chercher la bénédiction de Kali dans un important temple de la ville (moyennant des roupies [partout pareil…]) puis avons mis un terme à la journée devant nos ordinateurs à réserver nos vols jusqu’au Canada, du moins à tenter de, car il est survenu quelques complexités techniques.

Fleuve, Kolkata, Inde Victoria Memorial, Kolkata, Inde

C’était vain, mais nous espérions réellement nous dénicher deux place sur le Maitree express, le train qui relie Kolkata à Dhaka au Bangladesh deux fois par semaine. Comme il n’y avait pas d’autre moyens de le réserver que se présenter en personne au bureau de la compagnie des chemins de fer, nous en avons fait notre premier objectif de la journée. Sans trop de surprises, le train était plein. D’habitude, les préposés sont capables de dénicher des places par de la magie indienne en invoquant des artifices de quotas, de tirage et de liste d’attente que seuls eux comprennent, mais là c’était définitif. Il nous fallait donc nous rabattre encore une fois sur le bus, ce fidèle ami plutôt désagréable, mais d’une grande fiabilité. Par la suite, passage aux bureaux de la compagnie aérienne du Bangladesh afin de régler en espèce un vol et voilà, nous venions de brûler la majeure partie de notre dernière journée à régler de la logistique. Tout juste le temps d’aller marcher jusqu’au vieux chinatown en passant par les petits quartiers et de prendre un ultime bain de foule indien dans le chaos total que deviennent les zones mercantiles de Kolkata en soirée. Pour terminer le tout, un repas de nourriture indienne du sud et un retour à l’hôtel en vue d’un départ très matinal le lendemain.

Marché de Kolkata, Inde
Il y a du monde…

On pourra dire que Kolkata a été une fin digne à notre épopée indienne. J’y suis débarqué plutôt blasé. J’en suis ressorti triste de la quitter si tôt et par extension, déçu de ne pas avoir pu continuer nos aventures dans ce pays si fascinant.

Rue commercante de Kolkata, Inde
… vraiment du monde.

New Delhi (3), Inde

New Delhi dans l’Inde

Troisième passage à Delhi, cette fois-ci, pour y laisser Hugo. Une nuit d’autobus pas trop confortable nous aura tout de même laissés assez d’énergie pour repartir sur la visite après une petite sieste, mais la fatigue commençait sérieusement à s’accumuler. Avec cinq nuits passées dans les transports, nous ne nous sommes pas ménagés côté qualité de sommeil durant ces deux dernières semaines. Laissant Hugo tout le loisir de choisir quels étaient les derniers endroits qu’il désirait visiter à New Delhi, ce dernier nous a fait passer par les parcs longeant Rajpath, la porte de l’Inde (sorte d’arc de triomphe) puis marcher jusqu’à Connaught Place, l’épicentre du Delhi moderne avec un petit arrêt par un baôli multi-centenaire, maintenant enclavé parmi un champ d’édifices administratifs. Pour fêter la fin d’une aventure et goûter à de la cuisine indienne exécutée par un restaurant plus chic, nous nous sommes donnés comme budget pour ce dernier repas celui d’un souper au Canada. Le résultat n’a pas déçu (surtout le poulet au beurre) et nous a même un peu réconcilié Audrey et moi avec la bouffe de l’Inde du Nord, de laquelle nous nous étions saturés ces dernières semaines.

Devant la porte de l’Inde, New Delhi, Inde

Les au revoir faits, Hugo nous a quitté pour l’aéroport. Trop fatigués pour faire quoi que ce soit d’autre, nous sommes montés sur le toit de l’auberge pour converser avec ceux qui s’y trouvaient et tenter d’aller chercher un peu d’inspiration pour la suite de notre voyage, car nous devions revoir nos plans. Le père d’Audrey revenait de la région vers laquelle nous voulions nous diriger et nous l’avait déconseillé en raison du printemps pluvieux; idem pour les territoires du nord-est, sur lesquelles la mousson allait bientôt tomber (et peu intéressant selon lui). J’avais oublié de le mentionner, mais alors que nous étions encore à Varanasi, j’ai eu le malheur d’apprendre que le Turkménistan avait décliné ma demande de visa de touriste. Très inusité selon notre agence de voyage, mais logique compte-tenu du fait qu’il m’avaient déjà refusé pour un visa de transit quelques mois auparavant. Hautement décevant, mais je ne peux rien faire d’autre qu’attendre que l’occasion se représente (et d’y aller avec mon passeport français). Pour ajouter au tout, une légère écoeurantite de l’Inde commençait à montrer ses symptômes. En conclusion donc, le reste de notre voyage venait de s’ouvrir dans son entièreté et vu que notre visa du Bangladesh était à dates ouvertes, nous pouvions quitter l’Inde quand nous le voulions.

Agrasen Ki Baoli, New Delhi, Inde

Le plus clair des journées du lendemain et du surlendemain ont donc été investies dans l’élaboration de divers scénarios et dans du rattrapage sur le blogue et d’autres projets. Même avant le grand départ, nous avions lancés l’idée de revenir par l’autre côté de la planète (histoire d’en faire le tour) et de passer quelques jours au Japon pour décompresser. Réalisant à notre plus grand bonheur que ce projet n’allait pas nous coûter beaucoup plus cher, il nous fallait trouver la combinaison de vols la plus économique parmi les grandes capitales asiatiques. Singapour Taipei, Kuala Lumpur, Séoul, Tokyo? Tous des endroits déjà visités pour ma part, mais pour lesquels je ne me ferais pas prier pour y retourner. En ce qui concernait l’Inde, il nous fallait de toute manière nous rendre à Kolkata (Calcutta) et pour ce faire avions dénichés deux billets très économiques sur un vol qui avait comme gros inconvénient de décoller à 5h du matin. Nos derniers moment à Delhi ont donc été passés dans l’hostel à discuter avec un`duo père/fille du Québec pendant que je les dépannais avec un problème d’activation de cellulaire.

Est-ce que je quitte la capitale satisfait? Oui et non. Il reste tant de choses que j’aurais voulu y faire. Toutefois, je dois m’avouer saturé. New Delhi, c’est comme une repas copieux. À trop manger, ça lève le coeur. En temps par contre, la faim reviendra à coup sûr. D’ailleurs, l’analogie s’applique aussi très bien à l’Inde en général.

 

McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde

McLeod Ganj dans l’Inde

Alors que nous étions encore à Lucknow, Hugo avait formulé le désir d’utiliser les quelques jours de plus qu’il disposait en Inde pour aller voir de la montagne. C’est le Cachemire que nous avons investigué en premier lieu, mais trop tôt dans la saison, les températures y étaient encore sous le point de congélation. À la suggestion d’un Indien, nous nous sommes rabattus vers McLeod Ganj dans l’Himachal Pradesh, plus au sud, pas aussi haut, mais en contrefort de l’Himalaya. Il s’adonne aussi que McLeod Ganj est aussi la résidence du Dalai Lama, le siège du gouvernement tibétain en exil et une région où l’on retrouve une importante communauté tibétaine, fait qui n’a pas manqué d’attiser notre curiosité sur l’endroit.

McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde

Débarqués sur place, le choc fut immédiat: de l’air frais et exempt de pollution, le silence, la propreté, un panorama grandiose. Le contraste avec Delhi aurait difficilement pu être plus fort. Après une bonne sieste, nous sommes donc partis explorer une chute et les villages avoisinants, dont l’un d’entre eux n’était essentiellement accessible qu’à pied (donc pas de voitures). L’endroit, bien que touristique, respirait la tranquillité et l’air pur.

Temple bouddhiste à McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde
Un temple bouddhiste

Le lendemain, randonnée au sommet du mont le plus proche. Malheureusement pour nous, le temps était nuageux, mais l’atmosphère qui se dégage d’une montagne dans le brouillard a quand même de quoi plaire. Comme au Népal, les caravanes d’ânes étaient nombreuses sur le chemin. Plus téméraires que le reste des grimpeurs, nous avons entrepris de revenir au village par l’autre côté afin d’effectuer une boucle plutôt que de revenir sur nos pas. Ce détour n’aura pas déçu, débutant sur une crête, il s’est terminé par de beaux panoramas de la vallée en contre-bas.

Trek vers Triund, McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde Triund, McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde Panorama, McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde

Le dernier jour,  nous avons concentré nos explorations dans McLeod Ganj même et spécialement autour de l’espèce de complexe faisant office de résidence au Dalai Lama. Naturellement, il ne nous a pas été possible de rencontrer ce dernier, mais de ses disciples, des moines, il y en avait en abondance autour de nous, tout comme des touristes indiens. Par rapport à d’autres temples bouddhistes visités dans le passé, l’endroit était quand même assez austère, mais ça nous a changé de notre quotidien hindou des dernières semaines. En discutant  dans l’attente de notre bus de nuit, tous trois étions unanimes, nous aurions volontiers étirés notre temps ici. Hugo a même affirmé que c’était la partie de son voyage en Inde qu’il avait préféré. Ce qui n’a rien de surprenant, vu que l’Inde, on la subit plus qu’on en profite. Heureusement, il existe des endroits dans ce pays frénétique ou il est encore possible de souffler, comme cette petite enclave bouddhiste dans laquelle nous avons passé un si bon moment.

Temple bouddhiste, McLeod Ganj, Himachal Pradesh, Inde