Tchernobyl, Ukraine

Sachant que nous allions passer par Kiev lors de notre voyage, j’avais dès lors exprimé l’envie d’aller visiter la centrale de Tchernobyl, qui est située non loin de Kiev. Ce n’est pas l’endroit où l’on s’attendrait à pouvoir aller faire le touriste compte-tenu de la contamination radioactive qui y persiste, mais de nos jours, tout est possible pour autant que l’on soit prêt à mettre le prix, même aller en Corée du Nord.

À l’entrée de la ville de Tchernobyl

Évidement, l’opportunité n’était pas donnée – 145 $US par tête – mais je n’allais pas passer ma chance d’aller explorer le site du pire désastre industriel (quoi que Fukushima prendra peut-être la pôle position) de l’histoire de l’humanité et la première fois que l’homme s’est réellement mesuré aux dangers du nucléaire. Les Ukrainiens payent la visite beaucoup mois cher, mais comme je l’expliquais à un espagnol désireux d’y aller lui aussi, mais que le prix faisait sourciller, je suis ravi que Tchernobyl ne soit pas le problème de mon gouvernement…

Est-ce questionable d’aller faire du voyeurisme à l’endroit où des centaines ont perdu la vie et des milliers souffrent encore aujourd’hui des conséquences de l’exposition aux radiations? À mon sens, c’est entièrement équivalent à la visite d’un champ de bataille ou d’un camp de concentration, eux aussi lieux où se sont déroulés des épisodes d’incommensurable souffrance humaine. Pour autant que l’objectif soit pédagogique et que le tout soit fait dans le respect des victimes, je n’y vois aucun dilemme moral.

Je n’irais pas compter l’histoire du désastre de Tchernobyl, l’article Wikipédia sur le sujet est assez détaillé. La lecture de ce dernier et d’autres sources en vaut vraiment la peine et ne manquera pas de donner des frissons, mais aussi de susciter de l’admiration envers les employés de l’usine et les soldats qui au moment même de l’explosion du réacteur et dans les semaines suivantes ont donné leur vie afin d’éviter que la catastrophe ne prenne une ampleur mondiale. Le fait qu’il ait fallu quand même plusieurs jours avant que les autorités soviétiques annoncent au reste du monde ce qui venait de se produire leur est entièrement imputable, mais l’accident lui-même ne l’est pas: Fukushima aura fait la preuve comme quoi nul nation n’est à l’abri d’un tel désastre.

Carcasse de Lada dans un village abandonné

Aujourd’hui, la centrale de Tchernobyl est isolée du reste du monde par une zone d’exclusion d’un rayon de 30 kilomètres à l’intérieur duquel l’accès est strictement contrôlé et d’un autre périmètre intérieur à 10 kilomètres ou toute présence humaine est interdite exception faite du personnel qui travaille sur les lieux. Nous allions donc pénétrer dans cette zone, visiter des villages abandonnés, la ville de Tchernobyl elle-même où le personnel est hébergé, nous approcher de la centrale, passer deux heures à Pripyat et terminer la journée par une visite d’une installation radar soviétique surnommée le Pic-vert Russe. Pour se rendre à Tchernobyl de Kiev, il fallait compter un bon deux heures de route dans un paysage de campagne ukrainienne plutôt morne. À l’arrivée dans la zone d’exclusion, contrôle de passeport par l’armée et briefing de sécurité. Une fois à l’intérieur, plus aucun véhicule à l’horizon, on se croyait sur les routes autour de Pyongyang tellement le paysage était vide d’activité humaine.

Eh ben, je ne pensais jamais qu’un jour je me retrouverais à Tchernobyl. 
– Audrey (à Pripyat)

La zone et la centrale

 

Un “hotspot” de radioactivité

La zone de Tchernobyl a largement été décontaminée, mails il y persiste un niveau de radiations ambiant qui s’avère dangereux à très long terme. Notre guide était munie d’un dosimètre de radioactivité et nous a pointé à plusieurs reprises des endroits où dans le sol s’étaient concentrés les contaminants. La radiation ambiante (dans Kiev) se chiffre à 0.15 uS/h, dans la zone d’exclusion elle avoisinait le 0.2 uS/h et en certains lieux elle grimpait à 10 uS/h. Rien de dangereux considérant le fait que l’on absorbe plus de rayonnement durant un vol transatlantique que ce qu’on allait accumuler durant toute la visite.

La centrale est contenue dans le dôme de métal derrière moi

Cependant, il persiste incontestablement des lieux encore beaucoup trop contaminés pour qu’un humain puisse même penser y approcher. Le réacteur numéro 4, celui qui est entré en fusion et a explosé, est sans doute l’endroit où le rayonnement est encore le plus intense et suffirait probablement à tuer un humain en quelques minutes. Afin de contenir tout ce danger les autorités soviétiques avaient construits au prix de nombreuses vies dans les semaines suivant l’incident un sarcophage de béton et de métal. Il avait été estimé que ce dernier avait une durée de vie de trente ans. En 2016, 30 ans exactement après l’incident, un nouveau sarcophage dont la construction avait débuté en 2006 était positionné au dessus des ruines du réacteur 4 et du premier sarcophage. C’est celui que l’on voit sur les photos. En son intérieur, grues robotisées et autre machinerie s’affaireront pendant le prochain siècle (oui, 100 ans) à démanteler de manière sécuritaire le réacteur et son combustible.

Nous ne sommes évidemment pas pénétrés dans l’enceinte du nouveau sarcophage, mais nous sommes passés suffisamment proches pour mesurer l’ampleur de la structure. De manière à protéger les ouvriers des radiations, elle a été construite à côté du réacteur puis glissé en place sur un système de rail, battant au passage le précédent record de la plus grosse structure mobile du monde.

Pripyat

 

Pour être honnête, Pripyat était le moment de la visite que j’attendais le plus. Des images de la centrale, j’en avais vu plus d’une sur le web, mais une ville de 50000 habitants évacuée à tout jamais en l’espace de deux heures il y a trente ans, il fallait y être pour le vivre.

La nature avait largement reprit ses droits et ce qui était autrefois boulevards et grands parcs d’une ville champignon construite selon les dernières doctrines d’urbanisation communiste pour héberger les employés de la centrale étaient maintenant forêts d’arbres matures. Néanmoins, les bâtiments et certaines structures persistent encore, notamment gymnase, salle communautaire, par d’amusement aréna, école, piscine, cafés, etc. Sans compter les nombreuses tours d’habitation. Nous avons pu pénétrer dans plusieurs d’entre eux et à chaque reprise, le spectacle avait quelque chose de surréel. J’adore l’esthétique des lieux abandonnés, d’observer la réintégration de l’artificiel dans le naturel de constater à quel point nos structures de béton et de métal, pourtant considérées solides, sont en réalité éphémères … comme nous.

Sans, conteste le moment le plus magique a été l’exploration d’un bloc appartement entier. Il restait encore des traces de vie dans chaque unité, des meubles, des effets personnels, des tableaux…La visite a culminé par son ascension jusqu’au toit, d’où la vue sur la ville, la centrale et la région étaient imprenables. Même Audrey s’y est risqué malgré son genou. 30 ans auparavant, le panorama évoquait le progrès de l’humanité et le statut de grande puissance de l’union soviétique. Aujourd’hui, il n’est que désolation, rappelant l’un des pire échecs de la modernité et témoignant de l’arrogance de l’époque.

Radar Duga

Le radar Duga, surnommé le Pic-vert Russe en raison de son caractéristique émis sur les fréquences radio du monde entier, est une impressionnante structure construite à gros frais par les soviétiques afin de détecter un éventuel lancement de missile balistique intercontinental. L’installation que nous avons visité est en fait l’antenne réceptrice d’un émetteur situé à 60 km de là et qui devait utiliser la couche ionosphérique de la terre comme surface de réflexion. Imaginez la puissance électrique que demandait un tel radar, d’où sa localisation à proximité de la centrale.

Compte-tenu de la taille de la chose (facilement visible des toits de Pripyat), difficile de croire qu’elle était à un moment l’une des installations les plus secrètes de l’Union Soviétique, mais bon, la population du temps savait qu’il ne fallait pas trop poser de questions. Le concept derrière le projet est entièrement valide et utilisé de nos jours pour toute sorte d’applications. Cependant, il n’existait pas dans les années 70 la puissance de calcul nécessaire pour traiter efficacement les données produite par une telle antenne, donc le projet s’est avéré être un échec. Pourtant, la machine dont l’installation disposait était le nec plus ultra de l’union avec ses 2Mhz et 10Mo de stockage … aujourd’hui largement déclassés par le plus rudimentaire de téléphones portables. De nos jours, le gouvernement Ukrainien se demande encore quoi faire.avec ces 14000 tonnes de métal de 120 mètres de haut et 400 mètres de long… Quelle folie cette guerre froide.

7 Replies to “Tchernobyl, Ukraine”

  1. Impressionnant votre visite dans cette ville de Pripyat. La photo des autotamponneuses abandonnées est saisissante sachant que tout cela était un aire de jeu fonctionnel qui s’est arrêté instantanément.

    Si on parle de radiation environnante, je comprends que votre guide, dont c’est le métier de se promener dans cette ville, reçoit moins de radiation que les pilotes d’avion.

  2. Très belle réflexion sur la relation de l’artificiel et du naturel, de son “esthétique” et de la “permanence de l’objet” dans notre société humaine.

    Je te lis avec de plus en plus d’intérêt, te découvrant chaque fois un peu plus…

    Jean

  3. Vous êtes bien courageux d’aller là bas
    Moi aussi ça m’impressionne de voir la nature reprendre le dessus avec autant de suprématie. Comme quoi on est juste de passage au même titre que tout ce qui vie sur terre.
    Belle leçon d’humilité

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